Économie circulaire en entreprise : principes et stratégies

Seuls 6,9 % des matières entrant dans l'économie mondiale sont issues de flux recyclés ou réemployés : tout le reste provient de ressources vierges.
Économie circulaire en entreprise : principes et stratégies

Seuls 6,9 % des matières qui entrent dans l’économie mondiale sont issues de flux recyclés ou réemployés : tout le reste provient de ressources vierges [1]. Le modèle linéaire extraire, produire, jeter gaspillerait ainsi près de 31 % du PIB mondial chaque année, soit environ 25 400 milliards d’euros de valeur évitable [2]. Dans ce contexte, l’économie circulaire en entreprise cesse d’être un sujet de communication pour devenir un levier de compétitivité et de conformité. Cet article précise la définition du concept, détaille ses piliers opérationnels, récapitule les obligations européennes et françaises en vigueur, puis présente des stratégies applicables, y compris dans les secteurs de la production audiovisuelle et de l’événementiel.

Économie circulaire : définition et rupture avec le modèle linéaire

L’économie circulaire désigne un modèle économique dont l’objectif est de produire des biens et des services en limitant la consommation de ressources vierges, la production de déchets et les impacts environnementaux associés. L’ADEME la définit comme un système qui vise à découpler la création de valeur de l’extraction de matières, en maintenant le plus longtemps possible produits, composants et matériaux à leur plus haut niveau d’utilité [5].

La rupture avec le modèle linéaire est structurelle. Dans une logique linéaire, la valeur d’un produit se crée à la vente et disparaît à la fin d’usage. Dans une logique circulaire, la valeur se conserve : un équipement loué plutôt que vendu reste un actif, un composant reconditionné redevient une ressource, une chute de production alimente un autre atelier. Le Circularity Gap Report révèle que la plus grande part des pertes économiques provient précisément de la fin de vie des produits, devant les pertes énergétiques et la détérioration prématurée des infrastructures [2].

Cette approche prolonge des travaux plus anciens sur la conception régénérative, notamment le cadre cradle to cradle, qui postule qu’un produit doit être conçu dès l’origine pour que ses matériaux retournent sans perte de qualité dans un cycle technique ou biologique.

Pourquoi le taux de circularité recule

Le paradoxe est notable : malgré la multiplication des engagements, le taux de circularité mondial a reculé d’environ 21 % en cinq ans [1]. L’explication tient moins à un échec des politiques circulaires qu’à la croissance continue de l’extraction de matières premières, qui progresse plus vite que les volumes recyclés. Autrement dit, recycler davantage ne suffit pas si la consommation absolue de ressources augmente en parallèle.

Les sept piliers de l’économie circulaire appliqués à l’entreprise

L’ADEME structure l’économie circulaire autour de sept piliers répartis en trois domaines : l’offre des acteurs économiques, la demande et le comportement des consommateurs, et la gestion des déchets [5]. Traduits en langage d’entreprise, ces piliers dessinent une feuille de route opérationnelle.

Pilier Traduction opérationnelle en entreprise Fonction concernée
Approvisionnement durable Sélection de fournisseurs sur critères matière, matériaux recyclés ou biosourcés, traçabilité amont Achats
Écoconception Conception pour la durée de vie, la réparabilité, le démontage et la recyclabilité R&D, design
Écologie industrielle et territoriale Mutualisation d’équipements, valorisation des flux sortants comme intrants d’un tiers Site, production
Économie de la fonctionnalité Vente d’un usage plutôt que d’un bien : location, abonnement, service intégré Direction commerciale
Consommation responsable Information fiable du client, affichage environnemental, lutte contre le greenwashing Marketing
Allongement de la durée d’usage Réparation, réemploi, reconditionnement, pièces détachées disponibles SAV, opérations
Recyclage et valorisation Tri à la source, filières de reprise, valorisation matière prioritaire sur l’énergétique Environnement, logistique

Ces sept piliers ne se valent pas en termes d’impact. Les leviers situés en amont, écoconception et allongement de la durée d’usage, évitent l’impact plutôt qu’ils ne le traitent. Le recyclage, souvent perçu comme le cœur du sujet, arrive en dernier recours dans la hiérarchie européenne de gestion des déchets [4].

Ce que le cadre réglementaire impose déjà aux entreprises

L’économie circulaire est sortie du champ volontaire. Plusieurs textes contraignants s’appliquent déjà aux entreprises françaises et européennes.

Le cadre français

La loi AGEC a introduit des obligations directes : interdiction de destruction des invendus non alimentaires, information du consommateur sur les qualités environnementales, indice de réparabilité sur certains équipements, tri à la source des biodéchets. Elle a également étendu le principe de responsabilité élargie du producteur à de nouvelles catégories de produits, dont les matériaux de construction, les textiles ou les jouets. Chaque metteur sur le marché concerné doit adhérer à un éco-organisme agréé et financer la fin de vie de ses produits [6].

Le cadre européen

Le règlement ESPR sur l’écoconception des produits durables étend l’écoconception bien au-delà des produits liés à l’énergie, en intégrant progressivement le textile, le mobilier ou l’électronique, et prévoit un passeport numérique de produit destiné à rendre la traçabilité matière opposable.

Un texte plus large est par ailleurs en préparation. La Commission européenne travaille à un Circular Economy Act destiné à créer un marché unique des matières premières secondaires et à stimuler la demande de matières recyclées [10]. Le taux de circularité européen, estimé autour de 12 %, devrait être doublé selon les objectifs affichés [3]. Les travaux préparatoires évaluent le potentiel à environ 0,5 point de PIB supplémentaire et près de 700 000 emplois, principalement dans la réparation et le recyclage [11].

Pour les entreprises soumises au reporting de durabilité, ces sujets rejoignent directement les exigences extra-financières : usage des ressources et économie circulaire constituent une thématique à part entière des standards européens de reporting [4].

Stratégies concrètes pour engager une démarche d’économie circulaire

Une démarche d’économie circulaire en entreprise échoue généralement pour deux raisons : elle démarre par le recyclage, dont le potentiel de réduction est le plus faible, ou elle reste cantonnée à la direction RSE sans intégrer les achats et les opérations. Une séquence en cinq étapes permet d’éviter ces deux écueils.

1. Cartographier les flux de matières

La première étape consiste à identifier ce qui entre, ce qui sort et ce qui se perd. Les entrées couvrent les achats de matières, d’équipements et de consommables ; les sorties couvrent les produits vendus, les déchets et les invendus. Cette cartographie révèle presque toujours des gisements ignorés : équipements immobilisés sous-utilisés, chutes de production valorisables, stocks dormants.

2. Prioriser par la hiérarchie de circularité

Les actions se classent par ordre décroissant d’impact : refuser un usage inutile, réduire les volumes, réemployer, réparer, reconditionner, recycler, puis valoriser énergétiquement en dernier ressort. Un budget d’achat réorienté vers la location de matériel produit un effet plus rapide qu’un plan de tri renforcé.

3. Engager la chaîne de fournisseurs

L’essentiel des flux matières d’une entreprise se situe chez ses fournisseurs. Introduire des critères de circularité dans les cahiers des charges, exiger des données sur les taux de matière recyclée ou prévoir une clause de reprise en fin de contrat produit un effet de levier bien supérieur aux actions menées sur le seul périmètre interne [7].

4. Faire évoluer le modèle économique

L’économie de la fonctionnalité aligne l’intérêt économique de l’entreprise sur la durée de vie du bien. Un fabricant qui loue son matériel a un intérêt direct à ce qu’il dure, se répare et se reconditionne. Ce basculement suppose toutefois une révision du modèle de trésorerie et de la comptabilisation des actifs.

5. Mesurer avant de communiquer

Une allégation de circularité non étayée expose à un risque réputationnel et juridique croissant. Toute communication devrait s’appuyer sur des indicateurs vérifiables et, idéalement, sur une analyse de cycle de vie conforme aux normes en vigueur.

Mesurer et piloter la circularité : indicateurs et méthodes

Sans indicateurs, une démarche d’économie circulaire reste déclarative. Les services statistiques français suivent la transition à l’échelle nationale à travers un jeu d’indicateurs couvrant la consommation intérieure de matières, la productivité matière, le taux de valorisation et l’incorporation de matières recyclées [6]. Les entreprises peuvent décliner cette logique à leur échelle.

Indicateur Ce qu’il mesure Usage principal
Taux d’incorporation de matière recyclée Part de matière secondaire dans les intrants Achats, écoconception
Taux de valorisation matière Part des sortants réemployés ou recyclés Gestion des déchets
Productivité matière Valeur produite par tonne de matière consommée Direction générale
Taux de réemploi Part des équipements réutilisés sans transformation Opérations
Durée de vie moyenne Longévité effective des produits ou équipements R&D, SAV
Intensité carbone évitée Émissions non émises grâce au réemploi Reporting climat

Le lien avec la comptabilité carbone est direct. Un kilogramme de matière non achetée est un kilogramme d’émissions amont évitées, comptabilisées dans les postes d’achats de biens et services. Les démarches de circularité et de réduction des émissions indirectes se nourrissent donc mutuellement, à condition que les données d’achat soient collectées avec la même rigueur.

Économie circulaire dans l’audiovisuel et l’événementiel

Les secteurs de la production audiovisuelle et de l’événementiel présentent une particularité structurelle : ils fabriquent des objets coûteux et sophistiqués, décors, scénographies, structures scéniques, dont la durée d’usage se compte parfois en jours. Le potentiel de circularité y est donc considérable, et il est désormais documenté.

Productions audiovisuelles : le décor comme premier gisement

Les achats de décors et de costumes constituent le deuxième poste d’émissions d’une production audiovisuelle, avec une part moyenne de l’ordre de 25 % [8]. Le ministère de la Culture identifie explicitement le réemploi des décors et de la scénographie comme un axe prioritaire de transformation du secteur, avec des leviers précis : privilégier la location sur l’achat, concevoir des décors modulaires démontables, orienter les éléments en fin de tournage vers des structures de réemploi plutôt que vers la benne [8].

Des infrastructures dédiées se sont structurées pour rendre ce réemploi praticable. La Ressourcerie du Cinéma collecte, stocke et remet en circulation décors, matériaux et accessoires issus de tournages, et met à disposition un répertoire d’éléments de décor réutilisables proposés à la location après plusieurs années de recherche et de tests [9]. Ce type de dispositif transforme une contrainte logistique en filiere organisée, à condition que la production anticipe dès la préparation et non à la veille du démontage.

Les démarches d’éco-production audiovisuelle intègrent désormais ces arbitrages en amont, au même titre que la mobilité des équipes ou l’alimentation électrique des plateaux.

Événementiel : la scénographie éphémère en question

Dans l’événementiel, la logique est comparable mais la temporalité encore plus courte. Stands, structures, signalétique et mobilier sont fréquemment conçus pour une exploitation unique. Les leviers circulaires y sont bien identifiés : recours à des structures modulaires standardisées louables d’un événement à l’autre, signalétique sans mention de date ni de lieu permettant la réutilisation, prestataires locaux limitant le transport de structures lourdes, et conventions de reprise contractualisées avec les fournisseurs. La scénographie durable constitue le point de départ naturel de cette démarche, puisque les décisions prises en phase de conception déterminent l’essentiel du gisement final.

Dans les deux cas, la difficulté n’est pas technique mais informationnelle : sans inventaire fiable de ce qui a été acheté, loué ou construit, aucune stratégie de réemploi n’est pilotable, et aucun indicateur de circularité n’est calculable.

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Conclusion

L’économie circulaire en entreprise ne se résume ni au tri des déchets ni à un engagement de façade. Elle suppose de reconsidérer la manière dont la valeur est créée, conservée et restituée, depuis la conception jusqu’à la fin d’usage. Les chiffres disponibles montrent que la circularité mondiale recule alors même que les engagements se multiplient, ce qui invite à déplacer l’effort vers l’amont : écoconception, allongement de la durée d’usage, modèles fondés sur l’usage plutôt que sur la possession.

Le cadre réglementaire accélère ce mouvement. Entre les obligations issues de la loi AGEC, l’extension de l’écoconception européenne et le futur acte européen sur l’économie circulaire, les entreprises qui structurent dès maintenant leurs données matières prendront une avance difficile à rattraper. Pour les secteurs de l’audiovisuel et de l’événementiel, où la production d’objets éphémères est structurelle, cette structuration constitue même la condition préalable à toute stratégie crédible.

FAQ

Quelle est la définition de l’économie circulaire pour une entreprise ?

L’économie circulaire désigne un modèle économique visant à produire des biens et services tout en limitant la consommation de ressources vierges et la production de déchets. Pour une entreprise, elle se traduit par sept leviers opérationnels : approvisionnement durable, écoconception, écologie industrielle et territoriale, économie de la fonctionnalité, consommation responsable, allongement de la durée d’usage et recyclage. L’objectif est de conserver la valeur des matériaux le plus longtemps possible plutôt que de la détruire en fin d’usage.

Quelles obligations légales encadrent l’économie circulaire en France ?

La loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, dite loi AGEC, impose plusieurs obligations : interdiction de destruction des invendus non alimentaires, information environnementale du consommateur, indice de réparabilité et tri à la source des biodéchets. Elle étend également le principe de responsabilité élargie du producteur à de nouvelles filières, obligeant les metteurs sur le marché à financer la fin de vie de leurs produits via un éco-organisme agréé.

Par quoi commencer pour mettre en place une démarche circulaire ?

La première étape consiste à cartographier les flux de matières entrants et sortants afin d’identifier les gisements réels. Les actions se priorisent ensuite selon la hiérarchie de circularité : réduire, réemployer, réparer, reconditionner, puis recycler. Commencer par le recyclage est une erreur fréquente, car ce levier présente le plus faible potentiel de réduction d’impact comparé aux actions menées en amont, au moment de la conception et de l’achat.

Quels indicateurs permettent de mesurer la circularité d’une entreprise ?

Plusieurs indicateurs sont mobilisables : le taux d’incorporation de matière recyclée dans les intrants, le taux de valorisation matière des sortants, la productivité matière rapportant la valeur produite à la matière consommée, le taux de réemploi des équipements et la durée de vie moyenne des produits. Ces indicateurs se relient directement à la comptabilité carbone, puisque toute matière non achetée correspond à des émissions amont évitées.

Comment l’économie circulaire s’applique-t-elle aux productions audiovisuelles ?

Les décors et costumes représentent le deuxième poste d’émissions d’une production audiovisuelle, avec une part moyenne proche de 25 %. Les leviers principaux consistent à privilégier la location sur l’achat, concevoir des décors modulaires démontables et orienter les éléments en fin de tournage vers des structures de réemploi spécialisées. Ces arbitrages doivent être pris dès la préparation du tournage pour produire un effet mesurable.

Aller plus loin avec TheGreenshot

La maîtrise des flux de matières suppose de disposer de données fiables sur ce qui est acheté, loué, construit puis éliminé. C’est précisément ce que la plupart des productions et des événements peinent à reconstituer après coup, faute d’un système de collecte intégré aux processus opérationnels. GreenPro, la solution de suivi carbone développée par TheGreenshot, automatise cette collecte : lecture des factures fournisseurs par reconnaissance optique, rattachement automatique des dépenses aux postes d’émission, tableaux de bord actualisés en continu et analyses assistées permettant d’identifier les postes où le réemploi produirait le plus d’effet. Les bilans produits restent conformes aux référentiels Albert, CSRD et GHG Protocol. Les équipes qui souhaitent évaluer la pertinence de cette approche pour leur structure peuvent en découvrir le fonctionnement lors d’une présentation adaptée à leur contexte.

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